Les journées françaises de l’évaluation 2025

  • La Fabrique des Transitions

Présentation

Retour sur l'intervention de Julian Perdrigeat (Directeur Général de la Fabrique des transitions) lors des Journées Françaises de l’Évaluation les 30 et 31 octobre à Rennes, à l'occasion de la table ronde "Des villes et des campagnes en transition ? Retours d'expérience de territoires au prisme de l'évaluation" avec Jean-François Delannoy (Banque des Territoires) et Marie Ducamin (Saint Jacques de la Lande), animée par Karine Sage (Quadrant Conseil).

Karine Sage – Du côté de la Fabrique des transitions, vous placez l’évaluation au cœur des Fondamentaux de la conduite du changement systémique. Pourquoi ? Comment est-ce que c’est approprié par les territoires, notamment par les plus petits ? 

Julian Perdrigeat – L’évaluation est un outil de pilotage pour révéler ce qui compte vraiment, révéler ce sur quoi on peut s’accorder parce que ça a de l’importance à l’heure des transitions, et du coup nous aider à mettre ces transformations à l’oeuvre en récits, à épaissir les preuves que dans le chemin qu’on parcourt, des réalisations se mettent en place, ces réalisations font émerger un autre modèle qui n’est pas encore complètement advenu, pas complètement arrivé, mais on est dans ce chemin là.

Donc l’évaluation, effectivement, est l’un des quatre fondamentaux de la conduite de changement systémique. On vient d’un territoire où le système minier s’est écroulé : Loos-en-Gohelle, c’est 7000 habitants dans le Nord de la France. Du jour au lendemain, en l’espace d’une génération, ça s’effondre. Il faut s’accorder sur le sens que l’on met dans ce territoire, notre valeur, notre fonction et ce à quoi l’on sert, qui on est. Ce territoire à commencé à installer une démarche qui a pris au sérieux ce que les gens pouvaient raconter, ce qu’ils pouvaient amener comme désirs, comme rêves, et en installant progressivement une méthode de conduite du changement.

Ensuite on s’est intéressés à d’autres territoires pilotes des questions de transitions, qui avaient des résultats. Un en Bretagne, Le Mené : c’est 60 ans de développement local, ils ont inventé la notion de Pays, installé des dynamiques collectives pour que les jeunes restent au Pays (c’est dans les Côtes d’Armor). On est allé chercher des territoires pour repérer ce qui faisait que des résultats sur les transitions écologiques étaient apparus. On a trouvé quatre points d’appui.

1) c’est la relation au patrimoine, l’approche patrimoniale : qu’est-ce qui fait que l’on est fondé en tant que territoire, que l’on a une identité partagée, que ces ressorts identitaires ne sont pas laissés aux identitaires extrémistes mais constituent un point d’appui collectif : c’est le premier enjeu. Se mettre en transition c’est s’attacher à révéler ce qui compte - au sens patrimonial du terme - pour les acteurs du territoire. C’est le début de l’installation d’un projet de territoire, parce que l’on va tacher de préserver quelque chose, une histoire, une culture, une langue un patrimoine bâti, une relation au vivant, une forêt, un ruisseau. 

2) Le second, c’est celui de la coopération. Les territoires qui fonctionnent à l’aune de ce nouveau modèle et qui font émerger des solutions, sont passés de la concurrence à tout va à la coopération. Il ne faut pas croire que c’est moins exigent, au contraire : la concurrence c’est facile (“que le meilleur gagne”), la coopération est beaucoup plus compliquée. C’est créer les conditions de gagner ensemble et s’accorder sur nos désaccords, de mettre les conflits au travail : la transition ne fait que ça, faire émerger les conflits, sur les usages, les orientations politiques, on est empêtré là-dedans. La coopération, presque comme une fin en soit, non seulement comme un élément de méthode, mais aussi comme un enjeu.

Cela soulève des questions d’évaluations : comment on évalue la coopération, quelle valeur ça a de générer les conditions de confiance entre acteurs qui derrière sont capables de prendre des risques, y compris au plan économique, pour trouver un modèle qui permet de financer les services écosystémiques rendus par les agriculteurs ou les éleveurs dans un territoire rural, et bousculer la fiscalité ? Mais sans la confiance on ne le fait pas. Révéler ces preuves de confiance sont un enjeu d’évaluation.

3) Le troisième point c’est l’approche systémique. La transition touche tous les enjeux, toutes les échelles, cela nous invite à dépasser le débat très franco-français qui est de dire qu’une fois trouvée la bonne échelle d’intervention, on aura réglé le sujet - ce n’est pas vrai ! Il n’y a pas une bonne échelle, toutes les échelles comptent. Quand vous devez mettre en place un nouveau système agroalimentaire, c’est au niveau des écoles, des collèges, des lycées, donc des communes, des intercos, des départements et des régions. Cela pose encore la question de la coopération, pas horizontale, mais verticale : comment on coopère entre strates hiérarchiques, ou entre strates territoriales, comment ça réinterroge notre registre d’autorité, qui a autorité sur quoi, comment on s’accorde ? Encore une fois, c’est une question d’évaluation : celle de la délibération. Comment on délibère ensemble sur ce sur quoi on va tenir ensemble et comment on va s’accorder, avec tous les conflits politiques, institutionnels, dans lesquels on peut arriver ? De la nécessité des espaces démocratiques pour les prendre en charge. C’est une révolution, parce que nos espaces institués aujourd’hui ne fonctionnent pas comme ça : “chacun dans son coin”.

4) Cela vient soulever la question du territoire : le territoire reconvoque, cette cartographie d’acteurs, ces espaces de délibérations, ces espaces de révélation de la valeur. C’est pourquoi l’évaluation est le quatrième pilier. Les territoires qui abordent les questions de transitions ont pris en charge intrinsèquement cette question de l’évaluation, non pas comme outil de contrôle ex-post (“est-ce que c’est bien ce que l’on comptait faire” alors qu’on ne le fait jamais vraiment complètement), par contre comme un outil de pilotage pour révéler si on est dans cette trajectoire, si on coopère encore, si on a réussi à régler nos conflits, si on tient collectivement. 

Karine Sage : C’est quoi une transition réussie ? 

Julian Perdrigeat : C’est peut-être une transition où on a des indicateurs alternatifs aux indicateurs classiques d’évaluation de la richesse... Je pense à tout le travail qu’a fait Grenoble, d’autres acteurs aussi autour de l’Indice de Développement Humain, des indicateurs de capabilité relationnelle, d’éléments qui permettent d’apprécier des relations de confiance, de coproduction, de coopération, et donc de “bien vivre” au-delà de simplement la production économique au sens matérielle et matérialiste du terme. Il y a des travaux en cours, mais c’est extrêmement compliqué à installer dans les territoires, cela marche là où il y a de l’ingénierie, là où il n’y en a pas c’est compliqué donc il faut aller au-delà de la question des indicateurs.

Un territoire qui réussi en matière de transition c’est un territoire qui arrive à installer des règles professionnelles, des principes de fonctionnement qui créé de la réciprocité, de la redevabilité. C’est à dire là où il y a des acteurs qui s’engagent, au nom d’une stratégie collective, à laquelle ils ont pu contribué : cela peut être une stratégie d’évaluation, cela peut être une stratégie de mise en œuvre, dans laquelle ils sont parties prenantes et dont ils se sentent responsables. 

Ensuite des règles collectives qui permettent de sécuriser le fait que chacun puisse continuer et se sentir redevable de la dynamique qu’il propose : ça sort du débat des indicateurs, et ça créé des questions de vivre ensemble.

Ça ne se fait pas en claquant des doigts, on voit dans les territoires, qui fonctionnent et réussissent, la longévité : Le Mené, 60 ans de développement local, Loos-en-Gohelle une trentaine, Maulaunay c’est vingt ans, Kingersheim c’est 30 ans aussi... On a des territoires qui durent dans le temps, cela veut dire qu’au-delà des indicateurs, des façons de faire se sont ancrées, installer et dont chacun se sent redevable et coresponsable.

Je pense qu’un territoire qui réussi en matière de transition, c’est un territoire qui arrive progressivement à cristalliser un récit de transition qui s’épaissit, cela ne veut pas dire que le grand récit descendant arrive « et la lumière fut » - c’est plutôt plein de petits récits, plein de petits ruisseaux qui convergent et montrent que d’un coup, il y a plein de petits résultats, des résultats dont on était pas conscients... A Loos-en-Gohelle, c’est ça qui est beau, d’un coup des abris à insectes fleurissent sur les ronds points, ce n’était pas prévu dans le programme, ni porté par les élus, ce sont les agents des services techniques qui, d’un coup, se sont dits qu’ils allaient récupérer le bois de palettes pour en faire quelque chose.

Des récits qui constituent un méta-récit de la transition et plus on sera en lien les uns avec les autres, plus on se racontera les histoires qui sont ancrées dans le réel, plus le récit de la transition prendra de l’épaisseur et arrivera à advenir. C’est peut-être un peu performatif, mais ce n’est pas dénué de sens. 

Date : 30 octobre 2025