Réseau Isée : et si la transition écologique était d’abord une politique de santé globale ?

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Présentation

Le colloque du réseau ÎSÉE a mis en évidence le fait que les enjeux de santé ne peuvent plus être abordés séparément des politiques de transition écologique, d’aménagement, d’habitat, d’alimentation, de mobilités, de biodiversité et de justice sociale. La santé a été présentée non seulement comme un domaine d’action publique spécifique, mais comme un cadre intégrateur permettant de relier les déterminants environnementaux, sociaux, économiques et territoriaux du bien-être.

En ouverture, Nathalie Beltzer, directrice de l’Observatoire régional de santé, a rappelé l’importance de mieux intégrer la santé dans les politiques d’environnement, d’urbanisme et d’habitat. Elle a souligné que les impacts sanitaires ne sont pas encore pris en compte de manière systématique dans les décisions publiques, alors même que le renouvellement prochain des équipes municipales constitue une fenêtre stratégique. Les co-bénéfices santé-environnement apparaissent ainsi comme un argument central pour réorienter l’action locale.

Sébastien Lesterle, pour le Secrétariat général à la planification écologique, a inscrit les enjeux de santé au cœur des politiques de transition. La crise écologique — changement climatique, dégradation de la biodiversité, pollutions, transformations de la production alimentaire, migrations, inégalités économiques — affecte directement la santé des populations. L’approche « Une seule santé » permet de reconnaître les interdépendances entre santé humaine, santé animale, santé des milieux et politiques écologiques. Mais cette approche ne peut fonctionner que si les acteurs territoriaux s’en emparent. Les PRSE, les COP territoriales et les dispositifs de planification constituent des leviers importants, mais leur coexistence appelle désormais une meilleure intégration.

Sabine Host, de l’Observatoire Régional de santé Ile de France, a rappelé que la santé doit être comprise de manière large et dynamique : santé physique, psychique et sociale, dans un continuum entre santé et maladie. Les déterminants de santé relèvent pour une part importante des conditions sociales, économiques et environnementales, bien au-delà du seul système de soins. Les liens entre environnement et santé sont complexes, multifactoriels, parfois difficiles à objectiver à court terme, mais les connaissances scientifiques permettent désormais d’établir des causalités solides, notamment sur la pollution de l’air. Les inégalités environnementales de santé ont été fortement soulignées : les populations ne sont pas exposées de la même manière, n’ont pas les mêmes capacités à se protéger et ne disposent pas des mêmes aménités. L’urbanisme favorable à la santé apparaît dès lors comme un pouvoir d’action majeur des collectivités.

Kévin Jean, épidémiologiste, enseignant chercheur à l’ENS-PSL, a insisté sur les liens entre climat et santé. L’action climatique doit être pensée comme une manière d’éviter l’ingérable et de préserver des marges d’adaptation. Les politiques climatiques produisent des co-bénéfices sanitaires importants, notamment sur la qualité de l’air, l’activité physique et les maladies chroniques. Il a souligné l’intérêt stratégique de mobiliser l’argument santé : alors que les bénéfices climatiques peuvent sembler lointains et diffus, les bénéfices sanitaires sont souvent plus immédiats, localisés et perceptibles pour les habitants. Une politique de transition peut ainsi être présentée comme une politique de santé, dont les bénéfices sanitaires peuvent dépasser les coûts de mise en œuvre.

Éloi Laurent, économiste et chercheur à l’Observatoire français des conjonctures économiques, a replacé ces enjeux dans le cadre de la transition juste. Il a montré que les publics vulnérables — enfants, personnes âgées, travailleurs exposés, habitants de quartiers fragiles — ne doivent pas être vus uniquement comme des publics à protéger, mais aussi comme des sentinelles et des alliés de la transformation écologique. Il a également déconstruit l’idée selon laquelle la transition écologique serait responsable des inégalités sociales : ce sont au contraire les systèmes actuels, marqués par l’inertie écologique, les vulnérabilités alimentaires, énergétiques et sanitaires, qui produisent et aggravent les inégalités. Pour rendre les politiques climatiques acceptables, trois conditions ont été rappelées : elles doivent être efficaces, produire des bénéfices directs pour les personnes et bénéficier prioritairement aux plus vulnérables. Éloi Laurent a également insisté sur la nécessité de ne pas tout réduire à une monétarisation des coûts, mais de nommer les bienfaits : décès évités, espérance de vie gagnée, relations sociales renforcées, qualité de vie améliorée.

L’intervention de Douaisis Agglo, autour de son projet alimentaire territorial, a donné une traduction concrète de ces principes. Le territoire cherche à transformer son système alimentaire en articulant santé, qualité de l’eau et de l’air, économie agricole, alimentation de qualité et dialogue territorial. Les quatre piliers AGRICAD, BIOCAD, ALIMCAD et CARE permettent de relier agriculteurs, filières, consommateurs et enjeux liés à l’eau. Le projet de paiement pour services environnementaux vise à rémunérer les pratiques agricoles bénéfiques pour la santé et l’environnement. Il illustre une idée forte : si l’on attend des agriculteurs qu’ils transforment leurs pratiques, il faut leur donner des solutions économiques, juridiques et collectives. Le coût du dispositif reste un frein majeur, mais il ouvre une piste particulièrement innovante : reconnaître et financer les services rendus au territoire en matière de santé environnementale.

Enfin, l’intervention de Marlène Dussauge sur One Health 4 Cities à Lyon a prolongé cette approche intégrée. Dans un contexte où une très grande majorité de la population européenne vit en ville, les politiques urbaines doivent être repensées pour prendre en compte simultanément la santé humaine, la santé animale, la santé environnementale et la qualité des milieux de vie.

Au final, le colloque a fait apparaître plusieurs fils rouges : 

  • D’abord, la santé est un puissant levier de mobilisation pour les politiques de transition, car elle rend leurs effets plus proches, plus concrets et plus perceptibles. 
  • Ensuite, les collectivités disposent de leviers décisifs, même lorsqu’elles ne détiennent pas formellement toutes les compétences sanitaires : urbanisme, alimentation, mobilités, habitat, espaces verts, adaptation, lien social. 
  • Troisièmement, la transition écologique doit être pensée comme une politique de justice sociale, car les vulnérabilités sanitaires et environnementales se cumulent. 
  • Enfin, le changement d’échelle suppose de dépasser la juxtaposition des dispositifs pour construire une action publique réellement intégrée, territorialisée et coopérative.

La principale idée à retenir est que les politiques de transition écologique ne sont pas seulement bonnes pour le climat ou l’environnement : elles peuvent devenir de véritables politiques de santé globale, à condition d’être conçues à partir des déterminants de santé, des inégalités, des co-bénéfices, de la coopération territoriale et de la capacité des habitants à vivre mieux dans leur territoire.

L’apport de la Fabrique des transitions : faire de la santé une cause commune de territoire

L’intervention de Julian Perdrigrat, Directeur et cofondateur de la Fabrique des transitions a prolongé ces constats en proposant de considérer la santé non comme une politique sectorielle supplémentaire, mais comme une cause commune permettant de relier les politiques de transition écologique, de justice sociale, d’aménagement, d’alimentation, de travail, de lien social et de développement territorial.

L’enjeu n’est pas seulement d’ajouter une préoccupation sanitaire aux politiques écologiques existantes. Il est de reconnaître que les transitions, lorsqu’elles sont bien conduites, produisent de la santé globale : santé physique, parce qu’elles améliorent l’alimentation, la qualité de l’air, les mobilités actives, le cadre de vie et l’accès à la nature ; santé mentale, parce qu’elles redonnent du pouvoir d’agir face à l’angoisse écologique et au sentiment d’impuissance ; santé sociale, parce qu’elles recréent des liens, réduisent certaines inégalités et renforcent les coopérations ; santé économique, parce qu’elles permettent de relocaliser une partie de la valeur, de réduire les dépendances et de consolider la résilience des territoires ; santé écologique enfin, parce qu’elles restaurent les milieux de vie dont dépend la santé humaine.

Pour la Fabrique des transitions, le changement d’échelle suppose toutefois de ne pas réduire la transition à un programme technique ou à une addition de projets. Il s’agit d’une transformation profonde des manières de travailler ensemble. C’est le sens des quatre fondamentaux de la conduite de changement systémique : l’engagement des acteurs, l’approche systémique, la coopération et l’évaluation de la valeur créée.

L’engagement des acteurs est décisif : une politique de santé globale ne peut pas être portée uniquement par les acteurs sanitaires ou par les seuls services environnement. Elle doit devenir appropriable par les élus, les agents, les habitants, les associations, les acteurs économiques, les agriculteurs, les professionnels de santé, les aménageurs, les enseignants, les travailleurs sociaux et les institutions publiques… C’est à cette condition que la santé peut devenir un langage commun.

L’approche systémique permet ensuite de relier ce qui est habituellement séparé. Un problème de santé n’est jamais seulement sanitaire. Il peut être lié à l’habitat, aux revenus, à l’alimentation, à la mobilité, au travail, à la solitude, à la chaleur, à la pollution, à la qualité des espaces publics ou à l’accès aux services. De même, une politique de transition n’est pas seulement environnementale : elle transforme les conditions concrètes dans lesquelles les habitants vivent, travaillent, se déplacent, mangent, se rencontrent et prennent soin les uns des autres.

La coopération constitue le troisième fondamental. La santé globale suppose de faire travailler ensemble des acteurs qui n’ont pas les mêmes cultures professionnelles, les mêmes indicateurs, les mêmes temporalités ni les mêmes responsabilités. La Fabrique des transitions propose pour cela l’image des « 4 Fantastiques » du territoire : les élus, les agents, les acteurs socio-économiques (entreprises, associations, citoyens…) et l’État territorial. Dans une perspective de santé globale, cette coopération peut être élargie aux acteurs de la santé, de la recherche, du soin, de la prévention, ainsi qu’à une attention plus forte portée au vivant : sols, eau, air, biodiversité, paysages et milieux.

Enfin, l’évaluation de la valeur créée permet de rendre visibles les effets utiles des politiques de transition. Il ne suffit pas de mesurer une action par son coût, son calendrier ou ses livrables immédiats. Il faut aussi révéler ce qu’elle produit : confiance, coopération, bien-être, réduction des vulnérabilités, qualité de vie, baisse des expositions, meilleure alimentation, relations sociales, capacité d’agir, valeur économique locale, santé des écosystèmes. C’est à cet endroit que la mise en récits devient un outil de pilotage et d’évaluation.

La mise en récits ne relève pas seulement d’une bonne communication de valorisation. Elle permet de documenter les trajectoires, de donner à voir et conscientiser les transformations invisibles au premier regard, d’identifier ce qui change réellement dans les pratiques, les relations et les représentations. Elle aide à comprendre pourquoi un projet fonctionne, ce qu’il produit comme valeur, quelles coopérations il rend possibles, quels conflits il révèle, quels apprentissages il permet. En matière de santé globale, cette dimension est essentielle, car beaucoup d’effets sont diffus, indirects, relationnels ou de long terme. La mise en récits permet donc de passer d’une logique de justification à une logique d’apprentissage collectif.

L’exemple de Bioloos, à Loos-en-Gohelle, illustre concrètement cette manière de relier santé et transition écologique. À première vue, il s’agit d’un projet alimentaire. Mais il engage beaucoup plus que l’assiette. Il relie la santé des enfants, la qualité nutritionnelle, l’éducation à l’alimentation, le soutien à l’agriculture biologique, la préservation des sols, la restauration collective, les familles, les agents municipaux, les producteurs et l’économie locale. Il montre qu’une politique alimentaire peut devenir une politique de santé globale lorsqu’elle relie le sol, le producteur, les enfants, les familles, les agents, les élu.e.s et le territoire. On ne parle plus seulement de « mieux manger », mais de « mieux vivre » : mieux coopérer et mieux habiter un territoire.

Cet exemple montre aussi que les transitions produisent de la santé lorsqu’elles réactivent le pouvoir d’agir. Elles permettent aux habitants et aux professionnels de ne plus subir des transformations abstraites, mais de contribuer à des réponses concrètes. Cela rejoint une lecture du « travail vivant » : la santé se développe lorsque les personnes peuvent mobiliser leur intelligence du réel, leur créativité, leur jugement, leur capacité de coopération et leur désir de contribuer à quelque chose qui a du sens. Ainsi elle permet de refonder les modèles économique dans une logique d’économie de la fonctionnalité et de la coopération (EFC). 

L’intervention a également insisté sur l’intérêt des dispositifs d’accompagnement en cohorte. Ces dispositifs permettent à plusieurs territoires d’apprendre ensemble, de partager leurs difficultés, de comparer leurs modes d’organisation, d’identifier leurs verrous, de construire des outils communs et d’expérimenter des projets pilotes. Ils créent un cadre de coopération multi-niveaux entre collectivités, services de l’État, agences régionales, acteurs de la santé, associations, chercheurs, habitants et partenaires économiques.

Une cohorte permet ainsi de ne pas laisser chaque territoire seul face à la complexité. Elle offre un espace pour travailler les conditions concrètes d’intégration des politiques de transition et de santé publique : gouvernance, portage politique, transversalité administrative, implication des acteurs, financement, évaluation, récit, formation, montée en compétence et coopération entre pairs.

Dans le contexte francilien, une telle démarche pourrait avoir une portée particulière. L’Île-de-France concentre des enjeux majeurs : inégalités sociales et environnementales, pollution de l’air, bruit, îlots de chaleur, densité urbaine, accès différencié aux aménités, tensions sur le logement, vulnérabilités sanitaires et forte diversité institutionnelle. Elle dispose aussi d’un écosystème dense : ARS, DRIEAT, Région, Institut Paris Region, ORS, Airparif, Bruitparif, collectivités, intercommunalités, associations, chercheurs, acteurs de l’urbanisme, de la biodiversité et de la promotion de la santé.

Vers une cohorte « santé et transitions » ? 

Une cohorte « Santé et transitions » en Île-de-France pourrait donc constituer un terrain opérationnel pour structurer ce cadre intégrateur des politiques publiques franciliennes. Elle permettrait d’accompagner plusieurs collectivités volontaires dans la construction de trajectoires territoriales de santé globale, de documenter les co-bénéfices des politiques de transition, de révéler la valeur créée, de renforcer les coopérations multi-niveaux et de produire des enseignements utiles à l’ensemble de la région… et au-delà ! 

La conclusion proposée par la Fabrique des transitions est ainsi la suivante : la santé peut devenir l’une des grandes causes communes de la transition écologique, à condition de ne pas l’enfermer dans le soin ou la prévention des risques. Elle peut devenir un cadre politique et opérationnel pour relier les milieux de vie, les liens sociaux, l’économie locale, le travail réel, la justice sociale et la capacité d’agir. Dans cette perspective, les politiques de transition ne sont pas seulement bénéfiques à la santé : elles peuvent devenir des politiques de santé globale.

Merci aux organisatrices et aux animatrices pour cette journée de grande qualité. Plus d’information ici.

— Julian PERDRIGEAT, Directeur général de La Fabrique des transitions.

Date : 19 juin 2026